Corse et banlieue : des périphéries délinquantes ? Entretien avec Laurent Mucchielli
(Texte extrait du n°7½ de Fora !)
Violence, délinquance, remise en question de l’espace républicain, voire de l’identité nationale française, comme ont pu l'illustrer les matches de football France-Algérie et Bastia-Lorient où La Marseillaise a été sifflée... La Corse comme la banlieue ont en commun une image sulfureuse. Au-delà des représentations, quelles réalités partagées ?
Société corse et sociétés de banlieue peuvent être rapprochées par les problèmes qu’elles posent. Les médias notamment les présentent souvent sous un jour stigmatisant. Ce parallèle vous paraît-il éclairant ?
D’abord un mot d’introduction pour dire que si je connais assez bien la situation des « banlieues », mes origines ne suffisent évidemment pas à faire de moi un spécialiste de la Corse où je n’ai jamais vécu en dehors des vacances. Donc, je ne prétends pas apporter des réponses scientifiques précises à toutes vos questions sur la Corse, mais je ferai de mon mieux… En réponse à la première question, je dirais : oui et non, et sans doute davantage non que oui. Prenons les ressemblances. Il y a effectivement le côté périphérique par rapport au centre, le moindre développement économique, le plus fort taux d’inactivité selon l’Insee. Il y a aussi la crainte suscitée et le regard porté à l’occasion d’événements négatifs voire de faits divers criminels.
Il y a sans doute, chez certaines personnes de la bonne bourgeoisie urbaine continentale, un certain mépris pour ces gens aux mœurs un peu « arriérées » que seraient aussi bien les habitants des banlieues que les Corses. Il y a aussi bien sûr le malaise identitaire des populations stigmatisées, qui s’exprime notamment par certains replis sur soi, par des manifestations plus ou moins violentes de ressentiment, de rejet, de contre-stigmatisation voire de contre-racisme à l’égard de ceux qui sont perçus comme appartenant au courant dominant de la société française. On pourrait ajouter qu’il y a aussi dans les deux cas le recours à des activités et des identités délinquantes pour une partie de la jeunesse en échec scolaire et qui se retrouve sans avenir. Mais le parallèle s’arrête là et la suite est très différente. Même si elle connaît comme partout ses poches de misère, la Corse n’est pas globalement dans la situation de détresse économique et sociale des quartiers pauvres des agglomérations métropolitaines. Elle fait l’objet d’un très fort investissement public et d’un surdéveloppement de la fonction publique nationale et territoriale qui contraste beaucoup avec la situation des quartiers pauvres de métropole. Par ailleurs, les Corses ne sont pas victimes de racisme et de discriminations comme le sont les populations dites « issues de l’immigration », réalité du reste particulièrement forte… en Corse !
La Corse est officiellement française depuis 1768 et, au moins depuis la fin du xixe siècle, les Corses sont beaucoup plus intégrés à la société française (notamment à son administration et à sa vie politique) que ne le sont des populations arrivées depuis seulement quelques dizaines d’années. Ensuite, la Corse a une autonomie partielle de fonctionnement à travers un statut institutionnel particulier et un système politique dans lequel tous les courants sont représentés y compris les plus contestataires et indépendantistes. Tandis que les quartiers pauvres des banlieues métropolitaines ont sans doute comme principal problème le fait de n’être représentés et défendus par personne dans l’espace politique, même à l’échelle municipale. Enfin, la Corse est un territoire où beaucoup rêvent d’aller passer des vacances alors que je ne vois pas qui rêverait d’aller passer son été dans un HLM de banlieue ! Ces différences – et il y en aurait encore d’autres – sont tout de même majeures.
Criminalité, délinquance juvénile – relations entre jeunes et policiers en particulier –, vogue des figures de bandits – clandestin, mafieux, caïd – peuvent-elles s’analyser de façon analogue en Corse et en banlieue ?
La délinquance peut s’analyser à la fois comme une activité ayant sa rationalité et comme une construction identitaire utilisant parfois les images et les figures stéréotypées de la délinquance et du banditisme. On peut donc facilement trouver des parallèles dans la façon qu’ont en particulier certains jeunes hommes de faire un séjour plus ou moins prolongé dans la délinquance et d’adopter une posture de rupture et de provocation à l’endroit de ce qui symbolise l’autorité publique. Mais de ce point de vue, la Corse offre un imaginaire et un répertoire d’affiliations identitaires beaucoup plus riche.
La notion de « bandit » n’y a pas la même épaisseur historique. Quant à la mafia, elle suppose des circuits économiques très bien établis entre l’économie légale et l’économie illégale, ainsi qu’un haut degré de corruption politique et institutionnelle. Or il me semble que l’on a plutôt et plus simplement affaire à du grand banditisme dans certaines régions de la Corse, comme ailleurs sur le continent, que ce soit classiquement dans la région marseillaise, ou bien plus récemment dans l’agglomération de Grenoble et en Seine-Saint-Denis. Ce qui brouille un peu la compréhension en Corse, ce sont les relations obscures (pour un observateur comme moi) entre ce grand banditisme et certains milieux nationalistes. Un autre point rapproche un petit peu les banlieues de la Corse malgré leurs différences considérables, c’est le traitement policier discriminatoire. Dans les deux cas, les pouvoirs publics semblent incapables d’appliquer le droit commun et de développer des stratégies efficaces à moyen et long terme. Ils alternent entre la répression démesurée et le laisser-faire. Les raisons sont cependant différentes. En Corse, c’est sans doute lié d’abord aux aléas des évolutions politiques tant nationales qu’insulaires et du changement permanent des interlocuteurs. Dans les banlieues, en l’absence généralement de tout interlocuteur, c’est lié à l’incapacité à développer de concert et dans la durée une vraie police de proximité au service des habitants et un gros travail de police judiciaire sur les filières du trafic de drogue. Et puis il y a une grande différence de degré. Globalement les habitants de banlieues sont sous pression policière permanente alors que le contrôle est nettement plus « relâché » en Corse où l’État ne souhaite pas ranimer les flammes de la contestation politique. Dans un cas (la Corse), le particularisme protège. Dans l’autre (les banlieues), c’est le contraire.
Peut-on dire que la Corse, insulaire, montagneuse, et les banlieues, coupées des centres par manque de transports s’organisent en sociétés relativement fermées ?
Il est clair que l’isolement géographique est de fait un facteur de fermeture sociale et mentale, même si c’est moins vrai à l’heure des médias de masse, de la télévision à Internet, et de la réduction assez considérable des temps de transport maritime et aérien. Mais passée cette ressemblance, ce n’est pas une mer qui sépare les quartiers de banlieue des centres-villes. Ce ne sont souvent que quelques kilomètres, quelques arrêts de bus, de tram ou de train qui manquent. Et c’est d’abord une barrière mentale entretenue principalement par ceux qui ne veulent surtout pas mettre les pieds dans ces quartiers perçus comme des coupe-gorges, secondairement par certains habitants qui évitent ou qui n’ont pas l’habitude ou les moyens d’en sortir.
Ces sociétés semblent se caractériser par l’interconnaissance, une relative homogénéité, et une tendance à l’autoréférence. Etes-vous d’accord ?
Le constat peut être ressemblant, mais les raisons en sont au moins en partie différentes. La faible mobilité géographique est un constat, de même que la faiblesse du marché de l’emploi et la difficulté à assumer financièrement la prise d’un logement ailleurs, ce qui favorise le maintien tardif de la cohabitation intergénérationnelle. L’interconnaissance est une notion plus compliquée. On peut connaître des gens parce qu’on les croise tous les jours depuis des années. Cela ne signifie pas que l’on a créé des liens forts avec eux. La proximité des habitants des quartiers pauvres est souvent subie. Lorsqu’on les interroge, beaucoup rêvent de partir de ce « quartier de misère ». Cela n’a rien à voir avec les liens familiaux, sociaux, économiques et politiques qui peuvent exister dans les villages et les petites villes de Corse.
On peut vivre une même situation objective d’enclavement, mais la ressentir très différemment. Je ne pense pas que les Corses se sentent véritablement « assignés à résidence » dans l’île, ce qui n’empêche pas qu’ils puissent aussi trouver l’interconnaissance quelque peu étouffante par moments et aspirer à aller prendre l’air plus souvent sur le continent… Même chose pour l’homogénéité. Les habitants des quartiers pauvres rêvent d’aller habiter dans des quartiers plus tranquilles, mieux équipés et à meilleure réputation. Ils ne cherchent pas à rester « entre soi ». Au demeurant, le regard extérieur tend à homogénéiser de façon totalement superficielle la population des quartiers. Vu de très loin et de façon plus ou moins négative, tout ça ce sont « les immigrés » ou « la population issue de l’immigration ». Mais quand on va y voir d’un peu plus près, il existe souvent une très grande diversité d’origines dans la population des quartiers pauvres des grandes agglomérations. Quelle homogénéité entre des familles d’origine algérienne, des familles d’origine comorienne et des familles d’origine malienne, par exemple ? Et il existe également des conflits et du racisme entre ces différentes micro-communautés au sein des quartiers pauvres de banlieues. Enfin, quant à « l’autoréférence », elle peut là aussi être plus ou moins volontaire ou plus ou moins subie. Depuis la fin des années 1980, la société française s’est construit un épouvantail à travers le mot de « communautarisme » et à travers la religion musulmane. Il est clair que la pratique religieuse s’est affirmée et affichée de plus en plus à partir de la fin des années 1980 (en liaison avec l’échec des mobilisations politiques comme le « mouvement beur »). Mais là où les apeurés voient une tendance subversive manipulée par des « intégristes », la sociologie permet de reconnaître surtout un besoin collectif de reconnaissance et de dignité. Côté corse, l’affirmation identitaire ne date pas de vingt-cinq ans, elle est multiséculaire ! Dans son versant autonomiste moderne, elle remonte aux années 1960. Et surtout, elle s’appuie sur une homogénéité tellement plus forte de la population que la comparaison est difficile.
Un aspect important des sociétés fermées est la prééminence des valeurs collectives : solidarité, fidélité, réputation, honneur. Les identités collectives – cage ou cocon –, vous paraissent-elles fortes en Corse et en banlieue ?
Je me demande si elles ne sont pas plus imaginaires que réelles, surtout dans les banlieues, mais même en Corse. Dans les quartiers pauvres de banlieues, il n’existe pas de tels processus et de telles valeurs à l’échelle de l’ensemble de la population. Cela n’existe éventuellement que dans des micro-communautés beaucoup plus réduites. Quant aux valeurs de réputation et d’honneur, il ne faut pas confondre la dimension familiale, très présente dans les communautés qui ont encore un mode d’organisation familiale assez traditionnel, et la « culture de la rue » qu’adoptent et valorisent les jeunes, en particulier ceux qui sont plus ou moins engagés dans la délinquance, qui se posent parfois en garants moraux de leur quartier mais qui trouvent là en réalité une identité par défaut et un rôle auto-attribué.
Bref, encore une fois, les quartiers de banlieues n’ont pas l’homogénéité qu’on leur prête généralement vus de l’extérieur. Et je me demande dans quelle mesure ce n’est pas également vrai de la Corse. Au fond, les groupes indépendantistes qui se sont engagés dans la voie de la lutte armée après la gestion calamiteuse de la prise d’otages d’Aléria par le pouvoir central, se posent eux aussi en garants moraux et en protecteurs de la Corse, de son unité, de ses valeurs, de son patrimoine et de son honneur. Mais l’expression démocratique du vote indique qu’ils n’ont jamais représenté l’opinion majoritaire en Corse, ce qui n’est pas surprenant (si l’on voit bien par quelles méthodes violentes ils ont posé leur existence et leurs valeurs sur la scène politique, on voit plus difficilement quel programme alternatif de développement global ils proposent pour la Corse). Depuis les années 1970, cette question identitaire domine la scène politique et structure les représentations tant sur le continent qu’en Corse. Mais pendant ce temps, il me semble que la « société corse » a beaucoup évolué, qu’elle est notamment entrée pleinement dans la société de consommation, dans des modes de vie et des modes de pensée de plus en plus ressemblants à ceux du continent.
Il faudrait aussi objectiver les référents identitaires des nouvelles générations, les conséquences multiples de l’économie du tourisme et de l’installation des retraités. Bref, c’est tout un programme pour une sociologie de la Corse en ce début de xxie siècle qu’il faudrait développer pour répondre à vos questions. Or j’observe que si la Corse compte de très nombreux historiens, archéologues, ethnologues des traditions, linguistes, et puis des géographes, des économistes, des juristes et récemment quelques politistes, il n’y a pas de sociologues travaillant sur la société corse d’aujourd’hui.
Propos recueillis par Vannina Bernard-Leoni
Laurent Mucchielli est directeur de recherche au CNRS et membre du Lames (Laboratoire méditerranéen de sociologie) à Aix-en-Provence. Il est notamment l’auteur de Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005 (La Découverte, 2e éd. 2007, codirection) et État d’émeutes, État d’exception : retour à la question centrale des périphéries (Presses de l’université de Perpignan, 2010, codirection avec Jean-Louis Olive et David Gaband). Il anime également le site www.laurent-mucchielli.org.